Esther*, née au milieu des années 1990, est originaire de Somalie. À l’âge de 13 ans, elle est victime d’un viol collectif et tombe enceinte de Yacine* qui nait en 2009. Fille-mère célibataire, elle est persécutée par ses proches et voisin·es. En 2010, elle accouche de son deuxième fils, Amiel*, fruit d’une relation hors mariage, et subit à nouveau des persécutions. Par ailleurs, son propre père décide de quitter le pays avec son épouse, Esther et ses frères et sœurs, mais refuse d’emmener ses deux petits-enfants, qu’il rejette car nés hors mariage. Esther* se trouve ainsi devant le dilemme de choisir entre partir ou rester avec ses enfants et subir les persécutions, mais cette fois sans la protection de sa mère. Elle opte pour le départ et confie Yacine* et Amiel* à sa sœur, avec la ferme intention de demander le regroupement familial pour ces derniers.
Esther* arrive avec sa famille en Suisse en 2012, à l’âge de 17 ans et demi et obtient une admission provisoire (permis F). Elle commence à travailler dans l’idée de faire venir ses enfants. En 2015, elle se marie et obtient un permis B. Un délai de cinq ans s’ouvre alors pour déposer une demande de regroupement familial (jusqu’en septembre 2020). Mais à ce moment, Yacine* et Amiel*, qui résident toujours en Somalie, n’ont personne pour les accompagner au Kenya (traverser la frontière est interdit pour un·e mineur·e non accompagné·e) afin d’effectuer les démarches de regroupement familial auprès de l’ambassade suisse de Nairobi. Car c’est uniquement cette représentation qui est compétente pour les demandes des ressortissant·es Somalien·nes.
Depuis son départ, Esther* n’a jamais revu ses fils, mais elle leur envoie régulièrement de l’argent. La sœur d’Esther* continue de s’occuper de Yacine* et Amiel*, jusqu’à ce qu’elle doive elle-même fuir la Somalie, en 2018. Une tutrice les prend alors en charge. En 2024, cette tutrice déménage au Kenya avec les deux enfants, ce qui leur permet enfin de déposer leur demande de regroupement familial auprès de l’ambassade (suisse). En mars 2024, Yacine* et Amiel* obtiennent un rendez-vous à l’ambassade (suisse) de Nairobi, lors duquel ils sont tous deux interrogés sur leurs liens avec leur mère et leurs éventuelles perspectives en Suisse.
En juillet 2024, le Service cantonal de la population et de la migration (SPoMi) rend un préavis négatif à la demande de regroupement familial de Yacine* et Amiel*, au motif que le délai pour déposer la demande est dépassé depuis septembre 2020. Par ailleurs, le SPoMi considère qu’il n’existe pas de raisons familiales majeures, estimant que les enfants peuvent continuer à vivre avec leur tutrice. En outre, il reproche à Esther* de vivre dans un logement trop petit pour accueillir Yacine* et Amiel*. Le SPoMi décrète enfin que «vu les éléments qui ressortent du dossier, cette demande de regroupement familial semble s’expliquer par des motifs économiques (études, apprentissage, etc.) respectivement à servir principalement à éluder les prescriptions d’admission et non à réunir la famille en Suisse.».
Dans son droit de réponse de septembre 2024, le mandataire d’Esther* rappelle que Yacine* et Amiel* n’ont pas de père et n’ont donc pour réseau familial que leur mère – avec qui ils ont des contacts réguliers – ainsi que les membres de sa famille, qui résident tou·tes en Suisse. Il rappelle également les raisons de dépassement du délai, à savoir l’impossibilité pour Yacine* et Amiel* d’entreprendre seuls le voyage au Kenya jusqu’à leur déménagement en 2024. Enfin, il apporte des preuves que la tutrice des enfants est atteinte dans sa santé et prévoit de quitter Nairobi, ce qui laissera les enfants sans représentant·e légal·e, et livrés à eux-mêmes. Il démontre aussi les efforts fournis par Esther* pour trouver un logement plus spacieux.
En juillet 2025, malgré une relance en janvier, le SPoMi n’a toujours pas répondu.
Signalé par: CCSI Fribourg
Sources: échanges entre le SPoMi et le mandataire